Ommegang : Un trajet chargé d'histoires

 

Chamarré à souhait, le cortège de l'Ommegang emprunte joyeusement un tracé jalonné de lieux qui à eux sels, évoquent le passé lointain de Bruxelles, une ville qui se souvient, avec un mélange de fierté et de nostalgie, de son histoire, de ses heures de gloire et de son patrimoine perdu.
 
                   
Depuis longtemps, le Sablon a été désigné comme le point de ralliement de l'entraînante sarabande, pittoresque succession de carrosses, de chars et de confréries aux habits bigarrés. De forme trapézoïdale, la place du même nom est l'une des plus anciennes de Bruxelles.
Elle comptait encore des prairies marécageuses et des étendues sablonneuses au cours du XVIè siècle. Pourtant, dès 1320 elle accueille le marché aux chevaux, puis bien plus tard, après 1754, le marché aux légumes et, enfin, celui des produits laitiers.
L'établissement d'une chapelle éditée en 1304 par le Grand Serment des Arbalétriers de Saint-Georges, la future église Notre-Dame des Victoires au Sablon, favorise l'extension du quartier qui bientôt est colonisé par les grandes familles des Pays-Bas.
En effet, les Solre, les Egmont, les Tour et Taxi, les Culemborg, les Brederode ou les Mansfeld s'y installent, appréciant la proximité du lieu avec la cour, située au Coudenberg, à quelques jets de pierres. On pourrait même y aller à pied, mais ce serait compter sans la boue des chausséeset la crainte des malandrins.
 
 
Tir au perroquet et Procession des pucelles
 
 
Lieu festif, la place est le cadre du tir au perroquet mais aussi de la procession des pucelles instaurée, par l’archiduchesse Isabelle, le lundi de la Pentecôte.
La fille de Philippe II, n’avez-elle pas abattu, le 15 mai 1615, l’oiseau perché au sommet de l’église du Sablon lors de la fête annuelle des Arbalétriers ?
Cette adresse lui avait remporté la somme colossale de 25 000 florins, un pactole qu’elle s’était empressée d’utiliser pour constituer une rente annuelle à 6 pucelles issues de familles modestes. En échange, ces jeunes filles devaient défiler pendant la Procession des pucelles qui regroupaient prêtes et clercs brandissant l’effigie de Notre-Dame-à-la-Branche, mais aussi, dignitaires et aristocrates portant haut les portraits des archiducs Albert et Isabelle.
 
A cette époque déjà, la modeste chapelle du XIVè siècle a bien changé depuis que Béatrice Soetkens y a ramené une statue miraculeuse d’une vierge dérobée à Anvers. Le lieu a depuis connu un afflux de pèlerins sans précédent et c’est pour cette raison que l’on procédera, au cours du XVè siècle, à un agrandissement notable de l’oratoire primitif qui est transformé en une élégante église de style gothique flamboyant.
La famille de Tour et Taxis, dont l’hôtel particulier est tout proche, lui accorde sa protection et fait même ériger les chapelles Sainte-Ursule et Saint-Marcou, renommées pour leur riche décor sculpté.
Face à l’entrée latérale, au-delà de la chaussée, le square du Petit sablon déploie des parterres fleuris. Comme un clin d’œil à l’Ommegang, quarante-huit colonnes sommées de personnages évoquant les corporations rythment sa grille d’enceinte en fer forgé.
 
Mais sans plus attendre, le cortège s’ébranle et progresse lentement dans la rue de Régence, passant devant les Musées royaux des Beaux-Arts, qui renferment entre autres des vues de procession au Sablon peintes par Antoine Sallaert au XVIIIè siècle.
On peur également y voir d’impressionnantes vues du Palais du Coudendenberg, résidence des gouverneurs de nos provinces. La dernière à l’avoir connu debout est l’archiduchesse Marie-Elisabeth, sœur de l’empereur Charles VI, mais en 1731, le feu ravage l’antique bâtisse qui est réduite en cendres.
 
Durant près de 40 ans, la « cour brûlée » comme on l’appelle alors, demeurera un chancre dans le centre de la capitale. Il faudra attendre Charles de Lorraine pour que des urbanistes et des architectes de renon réaménagent tout le quartier ;
Les vestiges sont rasés ou ensevelis et peu à peu la place Royale, de style néoclassique prend forme, coordonnée comme il se doit au nouvel ensemble tout proche qui encercle le parc de la Warande, l’ancienne réserve de chasse des Habsbourg. De nos jours, les souterrains du palais permettent de se propulser dans un passé contemporain de l’Ommegang.
 
 
Destruction honteuse du palais Granvelle
 
 
Rasant la statue de Godefroid de Bouillon, lanceurs de drapeaux et échassiers mènent la danse, entraînant dans la descente de la montagne de la Cour une théorie colorée de figurants en costumes d’époque. Et d’imaginer le grand palais toujours présent, surplombant la ville de son altière silhouette…
Quel bonheur ce serait de remonter le temps ? Et ceci est un euphémisme quand on évoque l’historique de la rue Ravenstein qui va de pair avec la restructuration drastique d’une zone comprise entre la cathédrale et la rue de la Madeleine, entre la rue Royale et la rue de la Montagne aux Herbes.
En effet, en 1903, on commença par démolir les vieux quartiers Isabelle et Terarken.
 
La maison des Arbalétriers, la synagogue, la maison des Teniers, le Steen des Clutinc et l’hospice Terarken disparurent sous le coup des pioches, tout comme, un peu plus tard le palais Granvelle… La plus grande construction Renaissance en Europeen dehors d’Italie ! Bruxellisation, quand tu nous tiens !
 
Lots de consolation, l’hôtel de Clèves-Ravenstein, seule demeure de la fin du XVè siècle à Bruxelles qui soit parvenue jusqu’à nous avec, juste devant, l’un des quatre escaliers que les Juifs creusèrent au XIIè et XIIIè siècles dans le flan nord de la colline où ils s’étaient installés jusqu’à la persécution de 1370.
Ces degrés chargés d’histoire, restaurés au XIXè siècle, rejoignent l’antique rue de Terarken sous la rue Ravenstein.
 
Cependant , la nostalgie n’est point de mise en ce début de juillet. Bien au contraire, il faut s’acheminer sans plus tarder vers la Grand-Place en traversant l’ancienne putterie, devenue aujourd’hui l’impersonnel carrefour de l’Europe, et en empruntant la rue du Marché-aux-Herbes dont le tracé suit le lit d’un ancien ruisseau appelé le Spiegelbeek. Comme son nom ne l’indique pas, elle abritait dans sa partie haute un marché aux souliers qui fut remplacé par la suite par un marché aux tripes qui connut de beaux jours entre 1391 et 1796 avant de devenir un marché aux veaux.. Dans sa partie basse se déroulait le marché aux poissons, entre 1289 à 1603, et enfin un marché aux herbes !
 
 
La Grand-Place en fête
 
 
La Grand-Place n’est plus loin et pourtant, pour que le plaisir se prolonge, l’Ommegang dirige ses pas vers la rue du Midi, contournant avec respect l’antique église Saint Nicolas qui n’était autrefois qu’une modeste chapelle dédiée depuis le XIIè siècle au patron des bateliers.
Corporations et carrosses gagnent petit à petit la rue du Lombard où habitaient jadis les foulons qui exerçaient leur métier en bordure de Senne.
Suivent la rue de l’Etuve et la rue Charles Buls baptisée du nom de ce bourgmestre de Bruxelles qui exerça ses fonctions entre 1881 et 1899, un répit avant de déboucher triomphalement sur la plus belle place du monde.
Cette Grand-Place dont chaque Belge est fier à raison mais qui, dans la majorité de son patrimoine construit est bien postérieure à l’Ommegang.
 
Jugez plutôt, si l’on excepte l’hôtel de ville dont la première pierre fut posée en 1444 par Charles le Téméraire, alors comte de Charolais, la plupart des maisons baroques furent édifiées entre 1696 et 1710 par les meilleurs architectes du temps.
La Maison du Roi prit même son aspect actuel entre 1875 et 1895, à une époque où le néogothique faisait fureur.
Dans la foulée, on ornemente l’hôtel de ville de près de 150 statuettes sculptées dans la pierre de Caen et d’Echaillon.
L’entreprise s’étalera entre 1844 et 1902 et le résultat sera à la hauteur des espérances même si les puristes qui ont connaissance des gravures sur lesquelles les niches des façades apparaissent obstinément vides, s’étranglent volontiers devant ce sacrilège.
 
Mais arrêtons-nous ici et que le spectacle commence !
 
Christophe Vachaudez